27 août 1938 : Le jour où Harley Earl a inventé le concept-car avec la Buick Y-Job

Buick Y Job

Écrit par

dans

,

27 août 1938. Dans les sous-sols du centre de style de General Motors à Detroit, les modeleurs dévoilent un engin noir aux proportions inédites. Posée au ras du sol sur des roues carénées, débarrassée de ses marchepieds et étirée comme un hors-bord, l’auto rompt net avec les carrosseries cubiques de l’entre-deux-guerres. Aux commandes, Harley Earl ne prépare aucun modèle de concession. Pour la première fois dans l’histoire industrielle, un constructeur assemble une voiture sans intention de vente en série, avec pour seul but de tester des pistes stylistiques et de jauger le public. Le concept-car moderne vient de naître.

Le laboratoire secret d’Harley Earl et de Buick

À la fin des années trente, l’Amérique émerge lentement de la Grande Dépression. Sur les routes, les voitures restent hautes, étroites et corsetées dans une esthétique d’artisan carrossier. Earl, qui s’est fait un nom en façonnant des modèles sur mesure pour les vedettes de Hollywood avant son recrutement par Alfred P. Sloan, veut arracher le design automobile à l’héritage du fiacre.

Pour contourner la frilosité de l’état-major de GM, il s’associe à Harlow Curtice, le patron de Buick. Ensemble, ils détournent un châssis de Buick Century 1937 pour fabriquer une matrice d’expérimentation pure. Le projet prend le nom de Y-Job : l’aviation militaire nomme ses prototypes secrets avec la lettre X, Earl choisit la suivante pour marquer une longueur d’avance sur le monde aéronautique.

Une rafale d’innovations sous une carrosserie profilée

Sous les panneaux d’acier et de bois façonnés par le tôlier Charlie Chayne, la Buick Y-Job concentre des solutions techniques appelées à façonner l’industrie sur deux décennies. Les phares ronds disparaissent derrière des paupières escamotables à commande pneumatique, libérant une face avant fluide. À contre-courant des radiateurs verticaux de l’époque, la proue inaugure une fine grille horizontale à lamelles chromées, signature qui accompagnera Buick durant un demi-siècle.

Le confort fait un bond technologique grâce aux premières vitres latérales électriques et à une capote en toile automatisée qui disparaît sous un couvre-chef métallique étanche. Les poignées de porte affleurantes lissent les flancs, tandis que la suppression des marchepieds et l’adoption de roues de treize pouces permettent d’abaisser la hauteur de toit à 1,47 mètre. Pour mouvoir ces deux tonnes d’acier, le compartiment avant abrite un 8-cylindres en ligne Buick Fireball 320 ci de 5,2 litres coiffé de deux carburateurs, développant plus de 140 chevaux.

Cinquante mille miles dans les rues de Detroit

Plutôt que de remiser ce laboratoire roulant sous une bâche après les présentations internes, Harley Earl en fait sa voiture de fonction quotidienne. Pendant plus de dix ans, le géant du style parcourt les avenues de Detroit et les routes du Michigan au volant de la Y-Job, observant les regards des passants aux feux rouges et éprouvant la résistance des mécanismes électriques.

L’auto accumule plus de 80 000 kilomètres sur l’asphalte avant de céder sa place au début des années cinquante à la Buick Le Sabre. En créant la Y-Job le 27 août 1938, Harley Earl a transformé l’intuition stylistique en arme industrielle majeure, donnant aux constructeurs le pouvoir de modeler l’avenir avant de le produire.