Dans les couloirs feutrés du tribunal judiciaire de Paris, le passé impérial de l’Alliance Renault-Nissan vient de percuter de plein fouet le monde politique. À la barre de la 32e chambre correctionnelle, l’ancienne garde des Sceaux et actuelle ministre de la Culture Rachida Dati doit répondre des accusations de corruption passive, de trafic d’influence et de recel d’abus de pouvoir. Au cœur du dossier ne figurent ni des bilans comptables d’usines ni des choix de plateformes modulaires, mais les tuyauteries financières opaques d’une société néerlandaise, RNBV, dont Carlos Ghosn avait fait son instrument de pouvoir personnel. Face aux magistrats, l’examen minutieux d’un contrat de neuf cent mille euros lève le voile sur les méthodes d’une époque où l’industrie lourde achetait ses entrées politiques sous couvert d’honoraires d’avocat.
RNBV, la boîte noire des Pays-Bas
Pour comprendre les ressorts de cette affaire, Le Monde a replongé dans l’architecture occulte patiemment bâtie par Carlos Ghosn au sommet de son règne. Créée à Amsterdam pour chapeauter l’Alliance entre Boulogne-Billancourt et Yokohama, Renault-Nissan BV échappait structurellement aux regards indiscrets des comités d’entreprise parisiens, du fisc français et des administrateurs japonais. Cette filiale néerlandaise fonctionnait comme un coffre-fort discret, une cassette stratégique gérée en direct par le tout-puissant patron de l’Alliance pour rétribuer conseillers de l’ombre, soutiens influents et missions spéciales sans jamais avoir à en justifier le détail devant un conseil d’administration ordinaire.
C’est dans ce cadre taillé sur mesure que Rachida Dati signe, à la fin du mois d’octobre 2009, une convention d’assistance juridique confidentielle avec RNBV. Le document, négocié directement sous l’autorité de Carlos Ghosn, prévoit des honoraires confortables : trois cent mille euros par an, versés sur une période de trois années pleines. Sur le papier, l’avocate au barreau de Paris devait guider l’expansion du groupe au Moyen-Orient et au Maghreb. Dans les faits, les magistrats instructeurs du Parquet national financier n’ont retrouvé la trace d’aucune prestation matérielle tangible, concluant à des livrables « vraisemblablement inutiles » destinés à habiller une toute autre réalité. Comme s’il était impensable que le travail effectué puisse être si secret qu’il n’aurait laissé aucune trace…
Une députée européenne transformée en relais d’influence
Le véritable nœud de l’accusation ne réside pas dans le montant des émoluments, mais dans le calendrier électoral de la signataire. Lorsque les premiers virements néerlandais tombent sur les comptes de Rachida Dati, celle-ci vient d’être élue au Parlement européen, où elle siègera une décennie entière. Membre suppléante de la stratégique commission de l’Industrie, de la recherche et de l’énergie, l’élue française se retrouve aux premières loges des futures réglementations qui angoissent les constructeurs automobiles : la fixation des plafonds d’émissions de dioxyde de carbone, les accords de libre-échange avec la Corée du Sud ou encore les négociations commerciales avec les pays du Mercosur.
Pour les juges d’instruction parisiens, l’affaire ne fait aucun doute : en acceptant ces émoluments discrets de la part d’un groupe industriel en pleine négociation bruxelloise, l’ancienne ministre a accepté de servir de relais et de cheval de Troie au sein de l’hémicycle européen. L’accusation pointe une porosité méthodique entre le mandat public et la défense des intérêts privés de l’Alliance, masquée sous l’alibi commode du secret professionnel lié à la robe d’avocat. La défense a beau plaider la prescription des faits et dénoncer une atteinte arbitraire aux prérogatives de la défense, l’ouverture de ce procès public contraint l’ancienne garde des Sceaux à justifier chaque ligne d’un dossier où le lobbying parlementaire semble avoir été acheté au prix fort.
Le fantôme de Beyrouth et la purge de Boulogne
Dans le box des prévenus, un fauteuil reste pourtant vide : celui du corrupteur présumé. Réfugié à Beyrouth depuis sa spectaculaire évasion du Japon dans une malle de matériel sono à la fin de l’année 2019, Carlos Ghosn ne fera pas le déplacement à Paris. Visé par un mandat d’arrêt international mais protégé par l’absence d’extradition de ses ressortissants par le Liban, le septuagénaire conteste la régularité de sa citation à comparaître et continue de dénoncer un complot politico-judiciaire depuis sa résidence du Proche-Orient.
Sur les bancs des parties civiles, la direction actuelle de Renault a choisi de se constituer partie prenante pour exiger le remboursement des neuf cent mille euros dilapidés aux Pays-Bas. Après des années de restructuration sous la houlette de Luca de Meo, la firme au losange ne peut plus se permettre de laisser flotter l’odeur du soufre autour de ses anciennes filiales. En poussant pour la tenue de ces débats judiciaires, le constructeur cherche à solder définitivement les dérives monarchiques de l’ère Ghosn et à prouver que le tiroir-caisse néerlandais a été cadenassé pour de bon. Reste pour la justice française à trancher une question qui dépasse l’industrie automobile : déterminer jusqu’à quel point l’argent d’un géant des transports a pu s’infiltrer dans les rouages du pouvoir républicain.
Et on ne peut souhaiter qu’une chose : si personne n’est condamné, que l’information fasse couler autant d’encre que l’annonce du procès !
