Mercredi matin, huit heures et quart. Dans l’atelier d’une succursale parisienne de la marque, le rideau de fer métallique remonte dans un grincement de chaîne rouillée. Sur le plateau du camion venu des quais de Javel, une carrosserie couleur feuille dorée attend qu’on détache les sangles. Les vendeurs ont lâché leurs dossiers de vente pour venir voir la bête de près. Six mois après les moquettes du salon de Genève, la toute première SM de démonstration pose enfin ses pneus sur le ciment froid du garage.
L’enfer vert sous le capot en aluminium
Le chef d’atelier tire la manette et soulève le capot en tôle légère. Silence dans le garage. Trois mécaniciens en blouse bleue s’approchent, les mains enfoncées dans les poches. Le choc est rude. Pour des gars habitués à régler des culbuteurs de 2CV au tournevis plat ou à purger les freins d’une DS avec de la place autour des ailes, le compartiment moteur de la SM ressemble à une farce d’ingénieur.
On ne glisse pas une clé de dix sans s’écorcher les phalanges. Le bloc V6 Maserati en aluminium, ouvert à 90 degrés, a été rentré au chausse-pied contre l’habitacle. Au-dessus, trois gros carburateurs Weber double corps barrent la vue. Tout autour serpente une forêt de tuyaux rigides en cuivre et de durites caoutchouc où circule le liquide vert haute pression, le LHM. Au milieu du bazar trône la fameuse chaîne de distribution intermédiaire qui entraîne la pompe hydraulique, l’alternateur et le compresseur de climatisation. Un mécanicien souffle entre ses dents : pour changer les trois bougies du banc arrière ou régler l’allumeur double, il faudra démonter la moitié des tôles de façade.
Un champignon au plancher et le sifflement de la DIRAVI
Contact. La clé tourne à gauche du volant monobranche ovale. Le démarreur couine, hésite une demi-seconde, puis le 2,7 litres s’ébroue dans un grondement métallique sec et irrégulier. Rien à voir avec le ronronnement feutré d’une berline bourgeoise : ça cliquette, ça vibre, ça sent l’essence crue. Les clapets hydrauliques claquent sous les ailes, les tiroirs de suspension s’ouvrent, et l’arrière de l’auto se détend d’un coup sec pour se caler sur ses sphères.
Installé dans le baquet en cuir noir, le premier client du quartier attend qu’on lui ouvre la grille. Le vendeur lui explique les commandes en vitesse, le front un peu luisant. Sous la semelle droite, pas de pédale classique : juste ce satané champignon en caoutchouc posé au plancher, dont la course ne dépasse pas un centimètre. Tu effleures, ça pile net. Et puis il y a la direction DIRAVI. Deux tours de volant d’une butée à l’autre. À l’arrêt, moteur en marche, la jante revient toute seule en ligne droite avec un sifflement de vérin dès qu’on desserre les doigts. Pour manœuvrer entre les ponts élévateurs sans frotter la longue verrière à six phares, le conducteur s’y reprend à trois fois, par à-coups saccadés.
Plein gaz vers la forêt de Fontainebleau
Une fois le portail franchi, la machine s’engage sur les pavés gras de la rive gauche avant de pointer son long museau vers l’autoroute du Sud. Ce mercredi-là, la France ne connaît ni les radars automatiques ni les limitations de vitesse généralisées. Passé le panneau de fin d’agglomération sur l’A6, le V6 monte dans les tours. À cent quatre-vingts sur le ruban d’asphalte encore désert, l’auto s’écrase sur sa suspension hydraulique. La direction se durcit comme du béton, les six projecteurs Marchal percent la brume d’automne et les trois carburateurs italiens avalent leurs vingt litres de Super aux cent bornes sans le moindre remords.
Pendant ce temps, à la concession, l’excitation du matin est déjà retombée. Sur l’établi du fond, le gros classeur d’atelier d’usine est resté ouvert à la page des calages d’arbres à cames. Le patron a signé le bon de livraison et rangé le chèque de quarante-six mille francs dans le tiroir-caisse. À côté de lui, le chef mécano s’est assis sur un bidon d’huile vide pour avaler deux cachets d’aspirine avec un fond de café froid. Il sait très bien qui passera son prochain samedi matin à genoux dans une flaque de liquide vert.
