Au milieu des semi-remorques immaculés de McLaren et des hospitalités feutrées de Williams, l’apparition d’Andrea Sassetti dans le paddock de Kyalami, en mars 1992, relevait du choc des cultures. Veste croisée criarde, lunettes noires vissées sur le nez et santiags de cow-boy : le jeune patron de boîtes de nuit et fabricant d’escarpins de luxe de Civitanova Marche débarquait en Formule 1 comme on entre dans une boîte branchée à trois heures du matin. Dans ses valises, les restes d’une Scuderia Coloni aux abois et l’ambition démesurée de faire la promotion de sa marque de prêt-à-porter, Andrea Moda. En six mois de cavale industrielle, l’Italien ne signera aucun point, mais laissera derrière lui l’ardoise la plus invraisemblable et la plus dangereuse de l’histoire des Grands Prix.
Santiags blanches et licenciements dans le couloir
Le ton de la saison est donné dès la première escale sud-africaine. Venu avec deux vieux châssis Coloni à peine repeints en noir mat, Sassetti découvre que la FIA lui réclame les cent mille dollars de caution exigés pour toute nouvelle écurie. Persuadé d’avoir simplement racheté une équipe existante, le marchand de chaussures refuse de sortir le chéquier. Les commissaires renvoient l’équipe à l’hôtel avant même les premiers essais libres.
Quinze jours plus tard à Mexico, les nouvelles monoplaces S921 — un projet mort-né exhumé des cartons du bureau d’études Simtek de Nick Wirth, initialement dessiné pour BMW — ne sont même pas assemblées. Les pilotes titulaires, Alex Caffi et Enrico Bertaggia, ont le tort de s’énerver publiquement devant la presse italienne. Sassetti les licencie sur-le-champ dans le hall des stands.
Le tour de funambule de Moreno à la Rascasse
Pour monter dans ces cercueils roulants équipés de V10 Judd d’occasion, il fallait des mercenaires ou des désespérés. L’équipe recrute Roberto Moreno, le remplaçant tout-terrain du paddock, et Perry McCarthy, un espoir britannique fauché qui écume les formules de promotion sans un sou vaillant. Ce dernier comprend vite la nature de son contrat : son châssis sert de réserve de pièces pour celui de Moreno. À Barcelone, sa voiture refuse de démarrer. Quand elle daigne enfin cracher de l’huile, le moteur rend l’âme au bout de dix-huit mètres dans la voie des stands.
Au milieu de ce marasme logistique, le Grand Prix de Monaco 1992 accouche pourtant d’une anomalie spatio-temporelle. Ce jeudi matin à huit heures, lors de la redoutable séance de pré-qualifications réservée aux sans-grade, Roberto Moreno accomplit un tour d’anthologie. Sur un bitume bosselé où la motricité prévaut sur la puissance brute, le Brésilien jette sa machine noire à la corde de chaque rail, frôle la catastrophe au virage du Bureau de Tabac et arrache le 26e temps des qualifications du samedi. Contre toute attente, l’Andrea Moda est sur la grille princière, coincée entre la Ligier d’Érik Comas et la Footwork de Michele Alboreto. Le moteur lâchera au onzième tour dans un panache de fumée à la chicane du Port, mais la photo a été prise. Pour Sassetti, l’opération de communication est déjà rentabilisée.
V10 saisis au Canada et pneus pluie à Silverstone
Le retour sur terre est d’une violence inouïe. À Montréal, John Judd refuse de décharger ses V10 du camion tant que les traites en souffrance ne sont pas réglées en liquide. L’écurie Brabham, elle aussi au bord de la faillite, accepte de dépanner l’Italien avec un vieux bloc client pour sauver les apparences. À Magny-Cours, le camion Andrea Moda brille par son absence : pendant que les autres transporteurs contournent le blocus des routiers français par les routes de campagne de l’Yonne, le chauffeur italien s’est simplement garé sur une aire d’autoroute pour attendre que la grève passe.
À Silverstone, le mépris vire au sabotage délibéré. Sassetti n’ayant plus un dollar pour payer son allocation de pneumatiques à Goodyear, McCarthy est envoyé en piste sur le goudron sec et brûlant de midi avec un train de pneus pluie retaillés, simplement pour éviter l’amende pour non-participation. En Hongrie, les mécaniciens n’ont même plus honte : ils retiennent l’Anglais dans son garage jusqu’à quarante-cinq secondes de la fin de la séance, le libérant alors qu’il est mathématiquement impossible de boucler le tour de sortie avant le drapeau à damier.
Direction bloquée dans l’Eau Rouge et menottes à Spa
La farce macabre prend fin sous la pluie de Spa-Francorchamps fin août. Lancé à près de 250 km/h dans le raidillon de l’Eau Rouge, Perry McCarthy sent sa direction se verrouiller brutalement. La colonne de direction, prélevée sur la voiture accidentée de Moreno et grossièrement redressée au marteau dans le fond du garage, a vrillé sous l’effort aérodynamique. Miraculeusement indemne, le Britannique jette ses gants de rage. Dans le paddock, le grotesque cède la place au judiciaire : la brigade financière belge débarque dans le motorhome noir et passe les menottes à Andrea Sassetti pour une sale affaire de fausses factures et d’escroquerie aux assurances.
Quinze jours plus tard à Monza, lorsque les transporteurs italiens se présentent aux grilles du circuit avec des camions décrépits, Bernie Ecclestone siffle la fin de la récréation. La sécurité bloque les barrières et refuse l’accès au parc. Andrea Moda Formula est bannie à perpétuité du Championnat du monde pour « atteinte à la réputation et au prestige de la Formule 1 ». La fête était finie, mais la leçon sera retenue : dès l’hiver suivant, la FIA verrouillait l’accès aux Grands Prix sous une montagne de garanties bancaires pour s’assurer que plus jamais un fabricant de souliers ne vienne transformer la pitlane en foire d’empoigne.
