Dans le jargon des états-majors commerciaux, l’exercice porte un nom pudique : l’animation de gamme. Quand une plateforme commence à prendre de la bouteille ou qu’un petit crossover peine à justifier un tarif catalogue sans concéder 15 % de remise en concession, le remède miracle ne change jamais. On prend les options les plus chères du catalogue, on commande un rouleau de tissu exclusif, on négocie les droits d’une signature prestigieuse et on colle un badge sur l’aile avant. Sans toucher un seul outil d’emboutissage dans les usines de Cassino, de Pomigliano ou de Tychy, le constructeur transforme un stock d’invendus potentiels en série convoitée, tout en gonflant le panier moyen de transaction.
Dévoilée sur les pontons du golfe de Naples, la livrée Edizione Luna Rossa habille l’ensemble du catalogue d’Arese : le petit Junior, le SUV Tonale, mais aussi les deux vétérans de la plateforme Giorgio, la berline Giulia et le Stelvio. L’opération n’a pourtant rien d’un banal autocollant de vacances.
Pourquoi l’Italie s’arrête de respirer devant un monocoque
Pour un automobiliste français, la Coupe de l’America évoque au mieux un résumé de vingt secondes au journal de la nuit, au pire une ligne de parfum vendue dans les boutiques duty-free d’aéroports. En Italie, l’affaire relève d’une religion d’État. Quand Patrizio Bertelli, le patron du groupe Prada, a lancé le défi naval Luna Rossa il y a une vingtaine d’années, le pays s’est entiché de ces monstres des mers avec la même hystérie collective que pour la Squadra Azzurra en football ou la Scuderia Ferrari à Monza. Voir un bateau transalpin voler au ras de l’eau sur des foils en carbone face aux armadas anglo-saxonnes touche directement à l’orgueil national.
Pour Eugenio Franzetti, le patron du marketing d’Alfa Romeo, le mariage ne relève donc d’aucune coquetterie de salon. En épluchant les dossiers de sa clientèle, le constructeur a retrouvé les trois piliers du cadre supérieur italien : le circuit le week-end, le tennis (boosté par la folie Sinner) et les pontons de plaisance. En s’affichant aux côtés de Luna Rossa jusqu’aux régates de 2027, la marque ne s’adresse pas aux passionnés de régates dominicales en dériveur. Elle drague la haute bourgeoisie de Milan, de Turin et de Rome, celle qui refuse d’acheter allemand par fibre patriotique mais qui exige des finitions intérieures capables de rivaliser avec les standards de la maroquinerie de luxe.
Junior et Tonale : Le fil de pêche et la machine à tricoter
Sur les segments inférieurs, l’Edizione Luna Rossa sert d’alibi technologique pour faire passer la pilule des motorisations partagées avec le reste de la banque d’organes Stellantis, même s’il faut concéder que les moteurs électriques sont les meilleurs de leur segment. Le petit SUV urbain Junior et le crossover compact Tonale adoptent une teinte de carrosserie grise empruntée aux gilets de sauvetage marins, barrée du liseré rouge rituel sur les flancs.
La vraie curiosité industrielle se cache dans l’habitacle. Pour la première fois dans le groupe, les assises adoptent un revêtement fabriqué en 3D Knit. Ce procédé issu de la chaussure de running haut de gamme tricote la housse de siège en fil continu d’une seule pièce, sans aucune couture d’assemblage et sans la moindre chute de tissu à jeter dans les bennes de l’atelier.
Côté mécanique, pas de miracle : le Junior Luna Rossa se contente de son trois-cylindres hybride de 145 chevaux ou de sa chaîne électrique de 156 chevaux avec le pack de 50,8 kWh utiles. Le Tonale ratisse plus large, du diesel de 130 chevaux jusqu’à l’hybride rechargeable de 270 chevaux. Rien de neuf sous les capots, mais une dotation de série blindée pour justifier le tarif : jantes spécifiques, aides à la conduite de niveau 2 et instrumentation Cannocchiale complète.
Giulia et Stelvio : Le chant du cygne au diesel et au carbone
Le contraste est presque brutal dès qu’on monte d’un étage. Pour la Giulia et le grand Stelvio, pas d’hybridation légère ni de batterie à la patte. Alfa Romeo a réservé cette livrée nautique à une seule motorisation : le quatre cylindres turbodiesel 2,2 litres, décliné en 160 chevaux propulsion ou 210 chevaux avec transmission intégrale Q4, toujours verrouillé sur la boîte automatique ZF à huit rapports. Le choix peut surprendre à l’heure du tout-électrique, mais il cible au millimètre les gros rouleurs et les flottes de direction italiennes qui refusent de poireauter devant des bornes de recharge d’autoroute.
Pour habiller cette base Giorgio amortie depuis dix ans, Arese a sorti les grands moyens. La Giulia s’offre la lame avant en véritable fibre de carbone, les bas de caisse et le béquet arrière directement piqués sur l’étagère de la redoutable Quadrifoglio. À l’intérieur, les inserts de planche de bord en composite côtoient une sellerie mêlant cuir noir et tissu ECONYL, un nylon technique tissé à partir de filets de pêche récupérés en mer. Avec la suspension pilotée Alfa Active Suspension et le toit ouvrant panoramique livrés sans supplément, la marque pousse ses deux berlines vers un statut de quasi-artisanat pour tenir le choc face à la concurrence germanique.
Les carnets de commandes sont ouverts. L’Italie recevra ses premières livraisons en novembre, tandis que les concessions françaises devront attendre la fin janvier pour exposer les voitures. En refusant de limiter la série à quelques dizaines d’exemplaires numérotés, Alfa Romeo s’offre deux ans d’air pur dans son catalogue jusqu’au dénouement de l’America’s Cup en 2027. À défaut de sortir une plateforme inédite tous les six mois, la marque a compris qu’un liseré rouge et un bout de carbone bien placé suffisent encore à faire signer un chèque sans discuter de rabais.
L’info en plus : Le coup d’essai de la Giulia Quadrifoglio à dix exemplaires
Avant d’arroser l’ensemble de son catalogue avec l’Edizione Luna Rossa, Alfa Romeo a discrètement testé la température du marché l’an dernier avec un galop d’essai ultra-exclusif : la Giulia Quadrifoglio Luna Rossa. Assemblée à la main et limitée à seulement dix unités pour le monde entier, la berline de 520 chevaux servait de banc d’essai pour valider l’intégration de matériaux maritimes sur une sportive de route. Les équipes de style y avaient greffé des inserts intérieurs intégrant d’authentiques morceaux de toile de voile usagée ainsi que des pièces de carbone issues des chutes de fabrication du monocoque AC75. Facturés à un tarif stratosphérique, les dix exemplaires se sont arrachés en quelques heures auprès d’une poignée de collectionneurs transalpins sans même passer par le réseau de concessions. Un test grandeur nature qui a convaincu la direction de Turin d’industrialiser la formule sur des modèles de grand volume.
